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26 portraits de femmes victimes de violence photographiées par Catherine Cabrol
Pourquoi on reste ?
Moi, je suis restée 14 ans, vous vous rendez compte ce que c’est 14 ans ? C’était toujours du chantage, des mots durs, des cris, des crises d’autorités pas possible, surtout devant les amis, il nous humiliait, il nous écrasait et puis il fallait tout lui trouver à la seconde, il claquait des doigts et il fallait absolument que ce soit fait là maintenant, jamais de merci, jamais de s’il te plait. Il se débrouillait pour que vous n’ayez pas un sou, mais il y avait toujours de l’alcool par contre. Je n’étais pas soumise, mais je m'écrasais parce que je savais que ça retomberait sur les enfants.
Les années ont passé et un jour, il a levé la main sur moi et là, j’ai mis le mot violence conjugale sur ce qui se passait, là vous vous dites stop. J’ai pris la décision de le quitter. Quand j’ai trouvé un appartement, je me suis enfuie avec notre fils.
Quelques mois plus tard, j’ai pris le téléphone et j’ai appelé. Toute seule, je ne pensais pas pouvoir m’en sortir et dès j’ai mis le pied dans cette association, j’ai su qu’on pouvait m’aider, j’ai enclenché une procédure de divorce et on n’est plus jamais rentrés à la maison.
Vous ne pouvez pas aimer quelqu’un qui vous maltraite, c’est une espèce de dépendance, je pense qu’inconsciemment on a très peur de la solitude, c’est pour ça qu’on ne part pas.
L’autre jour, j’ai entendu mon fils chanter, je ne l’avais jamais entendu chanter pendant 13 ans.
Rien que pour ça j’ai bien fait.
Je suis née au Sénégal et à 4 ans, je suis venue en France où j’ai reçu la même éducation qu’en Afrique, en pire, enfermée dans un HLM. Nous habitions à trois adultes et dix enfants dans un trois pièces. Je me souviens d’avoir reçu des coups et toujours pour des raisons injustes. Mon père était influencé par les commentaires sur les " Filles de France ". Quand un homme venait, il fallait baisser le regard et s’habiller en boubou pour ne pas montrer ses formes. Au Mali, la femme est née pour honorer sa famille, c’est-à-dire travailler, faire des enfants et être l'esclave de l'homme.
Je n’avais pas du tout l’image de comment c'était fait une femme excisée, la première fois que j’ai vu un gynéco, je l’ai entendu dire : " Ah, vous êtes excisée ! On vous a saccagé ! " J’avais dix-huit ans, je suis devenue folle ! Ma mère m’a avoué qu’on m’avait excisée à deux semaines… Mais comment tu peux donner ta fille à quelqu’un qui la charcute avec un rasoir ? Comment tu peux faire ça à ton bébé ? Même par tradition ou par coutume, je suis dégoûtée… On m’a volé quelque chose à deux semaines, j’ai voulu en mourir !
Un jour, j’ai tenu tête à mon père, j’ai subi les coups sans pleurer, j’ai pris mes affaires et je me suis enfuie chez une amie. Mon infirmière scolaire et mon conseiller d’éducation m’ont dit de déposer une "main courante" au commissariat, j’ai demandé de l’aide à l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance) et je n’ai plus jamais vécu à la maison depuis l’âge de 18 ans.
Aujourd’hui je vais mieux parce qu’on ne me frappe plus, j’ai quitté " famille et tradition " pour un monde où je peux dire ce que j’ai envie de dire, chaque jour je vois qu’il est super dur, mais il est beau parce qu’il est libre et personne ne va plus diriger ma vie. J'ai envie d'avoir ma jeunesse à moi et de croire en mes rêves. Je vais essayer de les construire pour être autonome et devenir une vraie femme. J’ai décidé l’opération du clitoris pour éviter toute une vie de soucis par rapport à l’amour.
J’ai réussi à avoir des papiers sans l’aide de mes parents, j’ai trouvé du soutien parmi les Africaines, ça me rassure.
J'avais 11 ans quand ma mère m'a forcée à partir du Maroc, elle m'a vendue contre des dirhams. J’ai débarqué en France dans une famille Marocaine avec quatre enfants, trois filles et un garçon, ils ont brûlé mon passeport dès mon arrivée… J'étais exploitée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, je faisais le ménage, la cuisine, le linge à la main, je n’avais jamais le droit de sortir, je dormais sans chauffage au grenier de la maison, je n’avais pas accès à la douche, seulement de l'eau froide, pas de shampoing. Une des filles m'appelait "la chienne" et disait aux autres qu'ils pouvaient me frapper.
J'ai fait trois tentatives de suicide : par médicaments, en tombant dans les escaliers et en avalant de la mort aux rats… Un jour, la femme m’a encore frappée, je n'en pouvais plus, je me suis sauvée avec une seule chaussure, à moitié habillée. Arrivée devant une cabine téléphonique, j’ai demandé à un homme de m'aider en lui disant que j’étais sans papiers et que j'avais peur de la Police, peur de tout. Il m’a conseillé d'appeler la Police. Je leur ai parlé au téléphone. Ils ne me croyaient pas, mais ils sont quand même venus me chercher à la cabine. Ils m'ont interrogée au commissariat, ils étaient très gentils, j'y suis restée deux jours. J'ai porté plainte sans vraiment savoir ce que je signais, je ne savais ni lire ni écrire, je ne suis pas allée à l'école.
Je me suis retrouvée dans un foyer où une amie m’a proposé un emploi dans une famille Juive. Je ne savais pas ce que c'était qu’être juif. J'y ai travaillé cinq ans avec bonheur. J'ai contacté l'Association Voix d'Elles Rebelles et le Comité contre l'Esclavage Moderne qui m’ont soutenue. J'ai rencontré un psychiatre et des psychologues qui m'ont aidée.
Maintenant je vis chez ma tante et je vais souvent voir ma famille Juive.
J'apprends à lire et à écrire le Français, seule. J'aimerais faire une formation pour être assistante maternelle. Je veux devenir indépendante, ne plus avoir peur de sortir ni de rencontrer des gens, avoir confiance.
Je suis la dernière d’une famille de dix enfants, de père algérien et de mère française. Mon père gardait son salaire et ma mère nous a élevés avec les allocations. Quand mes sœurs se sont mariées, il n’y avait plus d’allocations et j’ai été placée dans un foyer à 11 ans.
Je suis revenue à 15 ans, ma mère était partie sans laisser d’adresse et mon père ne m’a même pas donné à manger. J’ai volé pour manger et j’ai été arrêtée, je suis passée devant un juge qui m’a relâchée. J’ai commencé à me prostituer, avec cocaïne et héroïne en shoot.
À 17 ans, j’ai été mise en semi-liberté : en prison la semaine, libre le week-end. J’ai suivi une cure en Lozère pour arrêter la drogue. Je suis retournée à Lille chez mon père, puis dans les squats et à l’Armée du Salut. Pendant trois ans, je me suis prostituée pour la drogue. J’ai rencontré le père de ma première fille, un Marocain qui m’a hébergée chez ses parents, mais ils m’ont virée alors que j’étais enceinte. J’ai atterri dans un foyer de fille-mère, j’ai arrêté la drogue et la prostitution, j’ai quitté cet homme qui était violent.
Quand ma fille a eu 3 ans, j’ai dû quitter le foyer, j’ai trouvé un meublé dans un quartier chaud et je suis repartie dans la drogue et la prostitution. On m'a enlevé ma fille, c’est là que j’ai rencontré Bernard et l’Association Mouvement du Nid. J’ai réussi à me désintoxiquer et à récupérer ma fille le week-end. J’ai rencontré le père de ma deuxième fille, un Algérien avec qui je suis partie en Espagne, il m’a prostituée dans un bar à Alicante. J’ai appelé Bernard pour qu’il me sorte de là. Il m’a envoyée à l’antenne du Nid à Barcelone où une soeur m’a aidée à revenir à Lille. Mais cet homme est revenu me chercher et je suis tombée enceinte. J’ai porté plainte pour proxénétisme et il est en prison.
J’ai été accueillie par ma sœur, j’ai fait une cure de désintoxication et j’ai trouvé un appart, toujours sous tutelle. En 2003, j’ai rencontré Lilian, il a payé mes dettes, il m'a aidée à tenir. Depuis je n’ai pas rechuté. Je suis sous méthadone, je diminue les doses petit à petit, je crois que je suis sortie de tout ça. J’ai une troisième fille avec Lilian. Je vis avec lui et mes trois filles. Dès que la dernière ira à l’école, je cherche un vrai travail.
De 6 à 9 ans, mon père a commis l’inceste avec moi, dans le plus grand silence, puisqu’il m’a demandé de me taire et de ne rien dire à ma mère.
Mes parents ont fini par se séparer et à partir de 11 ans, l’inceste est devenu plus violent, avec des rapports sexuels. Mon père m’a prostituée, m’a échangée dans des réseaux d’adultes, m’a vendue à des hommes… Il me faisait vivre la nuit, j‘étais atteinte physiquement et psychologiquement, je pensais au suicide… À 9 ans, j’avais des troubles du comportement alimentaire : anorexie, boulimie… Mon seul souci, c’était d’échapper à mon père !
La seule personne qui était au courant de ce qui m’arrivait, c’était ma voisine. Un jour, elle a tout révélé à ma mère et elle m’a emmené au commissariat. J’ai parlé pendant des heures, j’ai tout dit, j’ai beaucoup pleuré, j’ai subi la justice, j’ai failli ne pas survivre à cette instruction.
Ce mot “inceste”, on ne l’entend jamais, il n’existe pas dans le code pénal.
Je voudrais qu’il y ait un crime spécifique d’inceste, qu’on l’introduise dans notre code pénal, parce qu’on ne peut pas lutter contre un tabou sans commencer par le nommer.
Octobre 2003, les Lilas, Seine-Saint-Denis : dans ce studio pourri de quinze mètres carrés, j’ai froid. Mon mari est parti en Afrique en me laissant 100 euros, de quoi tenir pendant ses deux mois d’absence. Avec ça, je me nourris de pain trempé dans du lait plusieurs fois par jour. Je ne me lave plus. À quoi ça sert de se laver ? Je ne vois plus l’importance de m’habiller, de toute façon je n’ai pas de vêtements, ce que je porte sur moi, c’est tout ce que je possède. Mon cœur bat, mais je ne suis plus dans mon corps, même les bleus ne me font plus mal, je ne sens plus rien. Je reste des jours entiers les yeux dans le vide ou fixés sur la télé… Personne. Rien. Que le bruit de la télé qui ronronne.
Soudain, j’entends la voix d’une femme qui raconte ma vie : mariée par ses parents à l’âge de 15 ans, départ de l’Afrique pour la France, un mari qui la viole et la frappe… Elle raconte les violences et la peur de chaque jour et de chaque nuit, elle évoque cet homme qui lui fait vivre un cauchemar qu’elle n’osait confier à personne… J’écoute avec mes larmes, cette femme dit des choses que je n’aurais pas crues possibles, elle explique comment elle a réussi à s’enfuir de cette vie qui n’en est pas une.
Quelque chose renaît en moi, elle termine son récit et je ne suis plus la même, je sais qu’il faut partir, je dois trouver le courage moi aussi, je ne suis plus seule. La femme de la télé a parlé de gens qui l’ont aidée et protégée, leur nom commence par un A et ils travaillent à la Mairie, c’est tout ce que j’ai retenu. Demain, j’irai !
Extrait du livre « On m’a volé mon enfance » Editions Anne Carrière
J'ai subi la violence physique et mentale de ma mère entre 5 ans et 14 ans. On vivait toutes les deux, elle s'était séparée de mon père quand j'avais 3 ans, je n'ai jamais vu d'autres hommes à la maison. Elle était deux personnes différentes : la maman aimante et la maman violente. Pour me protéger, j'étais obligée de me réfugier dans le mensonge, de ne pas me confier, c’était un cercle vicieux, dès que je réagissais, je recevais encore plus de coups. L'alcool, les cachets, la drogue et la solitude ont provoqué sa violence.
Une fois, j'ai répondu physiquement, j'avais 14 ans, elle m'avait accusée de vol, elle avait bu, elle me cherchait, j'en avais marre, je l'ai giflée… Elle m'a enfermée dans ma chambre et elle s'est cognée la tête contre les murs : " Je vais appeler les flics pour leur dire que tu m'as tapée dessus ! " Les flics sont arrivés, elle a enjambé la balustrade en menaçant de se suicider, c'était son chantage régulier : " Je vais me jeter par la fenêtre ! " Les flics m’ont dit : " Il faut que tu sois gentille avec ta maman."
J'ai vu l'assistante sociale de mon école en lui précisant bien qu’il fallait rien dire à ma mère, surtout pas ! Ce soir-là, j'ai subi une violence énorme, l'assistante m'avait trahie, je me suis sentie abandonnée, sans aucune confiance envers les adultes. Ma mère a fini par me laisser seule à la maison et dans la nuit, elle a été arrêtée en état d'ivresse, elle a tout raconté et ils sont venus me chercher… Commissariat, hôpital, brigade des mineurs où mon père m’a rejoint, il m’a donné le choix de venir vivre avec lui.
Ma mère s’est arrêtée de boire, on s’est revue une fois ou deux et elle est morte un an plus tard… En se jetant par la fenêtre de sa chambre. Je n'ai pas vu d'association, j'ai fait une thérapie par l'art, la musique, le dessin, je me suis plongée dans la lecture.
Aujourd'hui, je suis amoureuse, j'ai une relation stable avec un homme gentil et j’essaye de construire une famille. Je suis contente d’être sortie de mes colères, je me sens optimiste, j’ai maintenant le choix de ne pas faire la même chose à mes futurs enfants.